La Suisse, pays de guérison : ce que le cinéma a toujours su

Avant de vivre en Suisse, j’ai découvert le pays sur un écran. Des films égyptiens des années 1950 aux grandes productions hollywoodiennes, la Suisse a joué le rôle de sanctuaire médical dans l’imaginaire cinématographique mondial, bien avant que cela ne devienne une réalité économique et institutionnelle. Un livre qui vient de paraître me donne l’occasion de revenir sur cette fascination et de comprendre pourquoi elle n’a rien d’un hasard.
Un film égyptien et la Suisse en toile de fond
J’ai connu la Suisse bien avant de m’y rendre. Enfant puis adolescente, je me souviens d’avoir regardé de nombreux films égyptiens dont l’intrigue se prolongeait de l’autre côté de la Méditerranée, en Suisse plus précisément, là où les protagonistes se rendaient pour recevoir des soins. C’est le cas du film Rendez-vous d’amour, réalisé en 1956 par Henry Barakat, avec Abdel Halim Hafez et Faten Hamama. Faten interprète le rôle d’une journaliste qui rencontre un chanteur en devenir (Abdel), qu’elle encourage à persévérer dans sa carrière artistique qui bientôt décolle. Atteinte dans sa santé, Faten tente de disparaître de sa vie pour ne pas le freiner, mais il l’emmène en Suisse pour tenter un traitement qui pourra la sauver. La Suisse joue bien sûr un rôle secondaire dans cette comédie romantique assez emblématique du cinéma égyptien des années 1950, mais le pays y est présenté comme ce lieu où l’on vient se soigner et trouver le bon spécialiste.
En écoutant il y a quelques jours l’interview d’Arnaud Aubelle par Pierre-Philippe Cadert dans l’émission Vertigo sur la RTS, j’ai compris que d’autres cinématographies ont rendu hommage à la Suisse. C’est même l’angle le plus souvent prisé par les cinéastes pour évoquer le pays, dixit l’auteur édité par les éditions Helvetiq. Dans son ouvrage La Suisse au cinéma, qui recense cent films internationaux tournés en terres helvétiques, Arnaud Aubelle identifie l’excellence médicale comme l’un des thèmes les plus constants de toute l’histoire du cinéma consacrée à la Suisse. Il cite Le Secret magnifique (1954) de Douglas Sirk, Bobby Deerfield (1977) de Sydney Pollack avec Al Pacino et Marthe Keller, ou encore Youth de Paolo Sorrentino (2015). Des œuvres d’horizons et d’époques radicalement différents, qui partagent pourtant le même réflexe narratif : quand un personnage est gravement malade, ou quand il a besoin de se reconstruire, il part en Suisse. Ce n’est pas un choix de décor anodin. C’est un raccourci culturel que le public du monde entier comprend immédiatement.
Une réputation construite sur deux siècles
Ce que le cinéma a capté intuitivement, l’histoire le confirme point par point. La réputation de la Suisse comme destination de soins se construit dès la seconde moitié du XIXe siècle, avec un apogée entre 1890 et 1930. Les sanatoriums alpins prolifèrent : à Davos, à partir des années 1850, le médecin allemand Alexander Spengler constate une faible incidence de la tuberculose chez les habitants et commence à y traiter des patients par des cures de plein air. En dix ans, vingt-six établissements s’y ouvrent, dont plusieurs très luxueux accueillant une clientèle anglaise et russe. Davos devient, selon les chroniques de l’époque, “la capitale mondiale de la tuberculose”. Ce modèle se diffuse ensuite dans d’autres stations alpines, combinant altitude, hôtels reconvertis en sanatoriums et médecine spécialisée.
C’est Thomas Mann qui en fixera l’imaginaire littéraire pour toujours. La Montagne magique, publié en 1924, s’inspire directement des séjours de sa femme Katia au sanatorium forestier de Davos : Hans Castorp vient pour trois semaines et reste des années. Le roman fait de la Suisse le territoire symbolique de la cure, du repos et de la reconstruction — non seulement physique, mais existentielle. Ce motif traverse les décennies. Rilke, Katherine Mansfield, T.S. Eliot ou Hemingway ont contribué par leurs correspondances et leurs écrits à diffuser l’image d’un pays-refuge où l’on soigne corps et esprit. Le cinéma n’a fait que prolonger ce récit, en le rendant accessible à des publics que la littérature n’atteignait pas.
Du mythe à la réalité : ce que j’ai trouvé en arrivant
Ce qui m’a frappée en m’installant en Suisse, c’est que le mythe correspond à quelque chose de réel. Le système de santé helvétique s’est construit sur plusieurs siècles d’exigence : modernisation hospitalière au XIXe siècle dans des centres comme Genève ou Lausanne, développement de la réadaptation fonctionnelle au XXe, etc. La Suisse a construit, pierre après pierre, l’infrastructure qui justifie cette réputation. Ce n’est pas non plus un hasard si le pays attire aujourd’hui des patients venus d’Egypte et du Moyen-Orient, notamment. La chaîne qui va du film de Henry Barakat à la réalité d’un bilan de santé effectué en Suisse en 2026, pourquoi pas chez Swiss Med Office, est plus directe qu’on ne le croit. Les représentations culturelles créent des dispositions : elles font que, lorsqu’une décision médicale importante se présente, certains pays viennent naturellement à l’esprit.
Ce que ces images disent de nos patients
Si je reviens sur ces films que j’ai regardés enfant, c’est parce qu’ils éclairent quelque chose de structurel. Les patients qui franchissent notre porte à Lausanne le font rarement par hasard. Ils portent souvent, sans le savoir explicitement, des représentations qui ont été forgées bien avant leur prise de décision, par la culture, par les récits familiaux, par une certaine image de la Suisse qui circule dans les imaginaires collectifs du monde arabe, de l’Asie du Sud ou d’ailleurs. Arnaud Aubelle dit dans l’émission Vertigo que la Suisse a “des codes hyper forts”, et que l’un d’eux, peut-être le plus puissant, est justement ce mélange de calme, de secret et de compétence. C’est précisément ce triptyque que je retrouve dans les attentes des personnes qui cherchent un accompagnement médical de qualité en dehors de leur pays d’origine : la discrétion, la rigueur, et un cadre qui inspire confiance avant même que l’on ait prononcé un mot de diagnostic. Le cinéma le savait bien avant nous. Il a simplement mis des images sur quelque chose que la géographie, l’histoire et la politique avaient déjà construit. Notre rôle, aujourd’hui, est de faire en sorte que cette confiance soit pleinement méritée.
En librairie :
Arnaud Aubelle, La Suisse au cinéma. 100 films internationaux, Editions Helvetiq, 2026.
Ilustration :
Captures d’écran du film Rendez-vous d’amour (Henry Barakat, 1956).